Recensements de population du XIVe au XIXe siècles
Ce sont avant tout des considérations fiscales qui ont amené l’administration ducale, royale, puis contemporaine, à rechercher périodiquement le nombre exact des habitants de chacun des villages relevant de son autorité : au début, il s’agissait surtout de savoir combien de contribuables pouvaient être imposés, et dans une moindre mesure quel montant d’impôt chacun pouvait supporter. Par la suite, les enquêtes ont tendu à réunir des éléments plus objectifs de la situation socio-économique de chaque habitant.
Chaque recensement a donné lieu à la rédaction de documents, précieusement conservés, et dont la lecture nous éclaire sur ce que pouvait être la vie de nos prédécesseurs à Savigny le Sec : en effet, au-delà des éléments purement statistiques, c’est la vie quotidienne des habitants qui transparaît. Les périodes de paix et de prospérité se traduisent par une augmentation de la population. Au contraire, les « Trois cavaliers de l’Apocalypse » : la guerre, la peste et la famine déciment les habitants.
Les cherches de feux
Jusqu’à la Révolution, les dénombrements de population se firent sous forme de recensements des « feux », ce que nous appelons aujourd’hui foyers fiscaux : la comptabilisation des ces « feux », quel que soit le nombre de personnes qui les composaient, suffisait à donner une idée assez précise de la faculté contributive de chaque localité.
Pour les XIVe, XVe et XVIIe siècles, on dispose pour Savigny des comptes rendus des visites faites pour dénombrer les « feux », appelées « cerches de feux » puis « cherches de feux ».
Les enquêteurs s’attachaient à déterminer le nombre de foyers de chaque village, puis ils les ventilaient suivant leur solvabilité.
Les « cherches » sont conservées aux Archives départementales de la Côte d’Or, en série judiciaire B. Certaines d’entre elles sont nominatives et permettent d’identifier chaque chef de famille.
Le nombre de feux, qui oscille entre 33 et 40 au XIVe siècle, diminue ensuite assez sensiblement jusque vers 1433, où il atteint un étiage de 12, pour remonter ensuite à 22-25 dans la seconde moitié du XVe siècle.
Par ailleurs le nombre de solvables s’effondre parallèlement à la baisse de la population, ce qui peut sembler paradoxal. En effet on pourrait croire que dans un village agricole comme Savigny, moins il y a d’exploitants pour un territoire donné, plus la superficie cultivée par chacun d’entre eux, et donc son revenu, augmente.
Si ce n’est pas le cas, c’est que le XVe siècle est un siècle d’épidémies et de guerres. Les Routiers en particulier, mercenaires rendus à la vie civile, dévastent le pays entre 1422 et 1435. La paupérisation est générale : les agriculteurs ne parviennent pas à vendre leurs récoltes.
Pour le XVIe siècle, on manque de données.
Il subsiste, pour le XVIIe siècle, six cherches bien réparties au cours de la période, ainsi qu’une grande étude statistique ordonnée sous Louis XIV.
En 1610 les renseignements recueillis sont plus complets qu’au XVe siècle : le village comprend deux rues. La rue d’Amont compte 16 feux, et la rue Basse 14 ; sur les 30 chefs de famille 9 sont laboureurs et 9 autres vignerons ; il y a un varlet, un marillier (1), quatre rentiers (2) et six veuves. L’enquêteur note que le village est si pauvre qu’il n’a pas nommé de collecteur pour percevoir la taille, et que tous les biens communaux ont été vendus pour payer les dettes (3).
En 1624 il semble n’y avoir que 26 feux (4).
En 1635, on compte 35 feux, tous laboureurs, vignerons et manouvriers et la communauté n’a que quelques broussailles pour communaux. (5).
La cherche de feux de 1645 révèle les ravages de la guerre : le village ne compte plus que 24 feux, et 5 charrues (6) ; trois gros contribuables sont partis (7). L’enquêteur note :
« le village a été saccagé par la garnison de La Motte et par ceux de Comté plusieurs fois qui emmenèrent tout le bétail et plusieurs prisonniers auxquels ils ont fait payer grosse rançon ».
Il n’y a pas de communaux, sinon quelques terres en chaumes et bois de chauffage, le village est sur le grand chemin d’Is sur Tille, sans prairie ni rivière, la terre est d’un petit rapport et ne rend que deux mesures par journal au plus (9) ; il y a 22 maisons habitées et autant de ruinées et démolies. (9)
Rappelons que la région a été le théâtre de la Guerre de Dix ans, commencée en 1636 ; les armées de Gallas et de Weimar parcourent les campagnes et les ravagent : en 1637-1638 les habitants obtiennent une décharge d’impositions, le village, comme plusieurs de ses voisins, ayant été incendié. Vers 1642 un détachement venu de Gray saccage Savigny après avoir fait une incursion jusqu’à Asnières. Une accalmie revient après la trêve de 1642, mais les soldats cantonnés à La Mothe, place forte lorraine, continuent à lancer des raids dans la région.
Le 11 octobre 1657 Savigny compte 30 feux. Il y a 8 laboureurs qui font demie-charrue, et dont 5 sont rentiers d’habitants de Dijon ; les autres ont leur bétail leur appartenant ; quelques habitants ont des terres et des vignes et le tiers des maisons leur appartient ; les autres tiennent leur bétail en commande ; il n’y a pas de prés ; les vignes donnent du vin de tous grains ; le lieu est assis en un lieu plain au bas de deux petites montagnes ; les maisons, bâties en pierres et couvertes de laves, sont en assez bon état « fors quelques-unes unes qui sont étançonnées » il y en a quantité d’autres qui sont ruinées ; les habitants se plaignent des gens de guerre qui souvent y viennent à cause du passage de Dijon à Is sur Tille. (10)
Le 20 mai 1666, l’intendant BOUCHU, qui représente en Bourgogne l’administration royale, fait procéder à une grande enquête statistique : on y apprend que Savigny compte alors 45 à 50 maisons dont 35 habitées et en état de l’être, « le reste abbatues et ruynées ». Parmi ces 35 habitants on compte un « M° d’escholle », 4 femmes veuves , un pâtre et un berger.
Quant à leurs revenus, il y a un riche et 4 « commodes », ainsi qu’un rentier. La communauté doit entretenir l’église, ainsi que la maison curiale, et payer 12 livres au maistre d’escholle pour servir à l’église, avec son logement dans la maison curiale, « attendu que le curé fait sa résidence à Norges la Ville »
La dernière cherche de feux eut lieu le 11 octobre 1680 : on y compte 37 foyers, dont 7 veuves ; sur les 6 charrues du village, 4 appartiennent à la veuve Contausset du lieu, une à un autre habitant, et la dernière à un habitant de Dijon, qui a des héritages et bâtiments. Les autres contribuables ne sont que métayers, vignerons et journaliers ; les maisons toutes bâties de pierre, couvertes de laves, sont en assez bon état, mais l’église menace de chuter s’il n’y ait remédié, « pour quoi faire les habitants n’ont aucun deniers », et de plus ils sont accablés journellement des passages des gens de guerre (11).
La synthèse des renseignements collectés au cours du XVIIe siècle permet de constater l’état de désolation causé par la guerre, dont le village se remet très lentement ; en 1680 il y a moins de foyers que 300 ans plus tôt (37 contre 40), ce qui traduit la stagnation numérique de la population.
Les rôles de taille
A partir de la fin du XVIIe siècle, la levée de l’impôt s’organise de façon plus méthodique, et il fut établi chaque année un rôle sur lequel furent consignés le nom et parfois la profession de chaque contribuable. Ce relevé annuel rendait inutile les cherches périodiques.
On conserve les rôles de 1687, 1691 et 1692, 1698, 1700, 1702, ainsi que tous ceux de 1705 à 1789, sauf 1723. (12)
Si l’on suit l’évolution de la population de 10 ans en 10 ans, en 1691 on recense 44 feux, en 1700 la population baisse à 39 feux, en 1710 il y a 46 feux, en 1720 on compte 44 feux, en 1730 on passe à 46 feux, en 1740 on dénombre 51 feux, en 1750 on tombe à 46 feux, en 1760 on remonte à 54 feux, en 1770 on retombe à 46 feux, en 1780 on atteint 59 feux.
L’année de la Révolution, Savigny compte 55 feux. On constate qu’après être resté en dessous de quarante du XVe au XVIIe siècle, le nombre de feux a tendance à s’accroître au XVIIIe : la moyenne de 1700 à 1725 est de 46 ; elle passe à 48 de 1726 à 1750, puis à 50 de 1751 à 1775 et atteint 56,5 de 1776 à 1789.
Pour convertir en nombre de personnes le nombre de feux, on peut se servir des indications données par Courtépée, dans sa description du Duché de Bourgogne, rédigée vers 1775 : il signale que Savigny totalise 142 communiants, or la même année la paroisse compte 53 feux. On peut en déduire qu’un feu est composé de 2, 68 adultes et grands enfants.
On peut aussi se reporter au « Dénombrement du duché de Bourgogne » réalisé en 1786, imprimé en 1790 (13) qui recense 222 habitants pour 56 foyers, soit 3, 96 personnes par famille. Si on retire les 83 enfants de 15 ans au plus que compte le village, un foyer regroupe 2,48 adultes.
Il n’est pas facile de déterminer la répartition professionnelle des habitants. En effet l’activité des contribuables n’est plus indiquée de 1725 à 1755. De plus celle qui figure dans les rôles des autres périodes est sujette à caution : d’une part les assujettis s’attachent à ne pas mettre en avant une situation trop florissante, de peur d’être plus lourdement imposés, d’où un nombre de mendiants élevé, et d’autre part beaucoup d’habitants exercent, en sus de leurs activités agricoles, un métier secondaire.
En 1691, 14 chefs de famille sont vignerons, soit 33 %, 11 rentiers, soit 23,5 %, 2 amodiateurs (13), 2 pâtres, 1 marchand, 1 servante, 1 manouvrier, deux autres « réduits à leurs journées », 1 veuve estropiée d’une jambe, et 7 réduits à la pauvreté ou à l’aumône.
En 1700, il y a toujours 14 vignerons et 2 gardes du bétail ; en revanche 2 habitants seulement sont qualifiés rentiers, et de nombreux autres sont désignés comme exerçant une profession commerciale ou artisanale [3 hôtes (14), 1 maçon, 1 fornier (15), 1 tonnelier, 1 tissier en toile (16)] ; 2 seulement sont mendiants ;
En 1710 les vignerons constituent toujours la catégorie la plus représentée : 19, soit 38 % des habitants, viennent ensuite les laboureurs et les rentiers, 7 soit 14 %, enfin les manouvriers et les mendiants, 10 soit 20 % ; les autres sont tissier en toile, savetier, charretier, cabaretier, recteur d’école (17), ou fermier seigneurial (18).
En 1720 il y a 35 % de vignerons, 17 % de laboureurs et de rentiers et 33 % de manouvriers, journaliers, pâtres et mendiants ; on ne relève plus que deux artisans : savetier chaufournier (19), et un recteur d’école.
En 1760 les vignerons représentent 40 % de la population, les laboureurs 16 % ; les manouvriers et les veuves sont 28 % ; on ne mentionne plus de mendiants ; le nombre d’artisans a augmenté et les professions se sont diversifiées ; charpentier, tissier, chaufournier, maréchal, couvreur en laves, pâtre et boulanger.
La répartition est identique en 1770 : 40 % de vignerons, 17 % de laboureurs, 29 % de manœuvres, veuves et mendiants ; le boulanger et le tissier ont disparu. Un habitant vivant de ses biens est qualifié bourgeois.
En 1780 les vignerons forment 33 % de la population, et les laboureurs passent à 23 % ; les manouvriers, pâtres et gardes font le quart des habitants ; le nombre des bourgeois s’élève à 3 ; il y a aussi 1 maréchal, 2 aubergistes, 1 cordonnier et 1 fournier ; le fermier du seigneur et le recteur d’école subsistent.
En 1789 il ne reste plus qu’un bourgeois ; les laboureurs, au nombre de 12 ( 22 %) et les vignerons de 20 (36 %) continuent de former le gros de la population ; 13 manouvriers (23,6%) et 9 « gens de métier » (2 aubergistes, 1 maréchal-ferrant, 1 tonnelier, 1 cordonnier, 1 fournier), 1 garde, 1 pâtre et un berger complètent le tableau.
Pour autant que ces chiffres puissent être interprétés, il apparaît qu’au XVIIIe siècle l’activité économique de Savigny est essentiellement agricole, avec une prédominance viticole ; les quelques artisans répondent à des besoins locaux ; la position du village en bordure de la route de Dijon à Is sur Tille, si néfaste au siècle précédent car empruntée par les « gens de guerre » explique la présence de plusieurs auberges. Un certain enrichissement a dû se produire, puisqu’à la veille de la Révolution, un à trois habitants vivent de leurs rentes et le ratio laboureurs/ vignerons augmente, étant observé que les premiers semblent plus à leur aise que les seconds. Un quart toutefois de la population demeure dans la précarité : le nombre des manouvriers s’élève : 6 en 1760, 7 dix ans plus tard, 11 en 1780 et 13 en 1789.
En 1746, afin d’établir l’assiette de l’impôt du Dixième, trois contribuables furent chargés de recenser les propriétaires fonciers possédant des biens à Savigny.
De leur enquête il ressort que la superficie labourable est de 660 journaux, cultivés selon le système de l’assolement triennal : 220 journaux en « blés conseaux » (20), la plus grande partie en seigle, 220 journaux en « carême » (21), la plus grande partie en avoine, et 220 journaux en « sombre » (22) ; il y a 80 journaux de vignes, de très petit rapport, des broussailles que l’on nomme bois, et quelques maisons louées. Bien évidemment les contribuables ont dénigré le terroir, de crainte d’être lourdement taxés ; il y a 46 propriétaires, mais plus de la moitié sont des « forains », c’est à dire qu’ils n’habitent pas Savigny.
La Révolution et le XIXe siècle
Au cours de cette période, on revint au système des recensements périodiques, en sus des rôles des contributions directes. Ces recensements se font non plus par feux, mais par tête.
En 1790 Savigny totalise 219 « âmes » qui se décomposent en 44 hommes, 48 femmes, 19 garçons, 26 filles (soit 137 adultes) et 82 enfants (23 ).
En l’an IV on recense 158 personnes de plus de 12 ans (24 ).
On conserve pour le XIXe siècle les recensements de l’an VIII et de 1806 puis ceux quinquennaux établis de 1836 à 1896 (25).
De 233 habitants en l’an VIII, le nombre tombe à 210 en 1820, remonte à 261 en 1851, baisse à nouveau jusqu’en 1872 (221 recensés), varie enfin jusqu’à 1891 avec une pointe à 253 en 1886.
Le recensement de 1896 accuse une chute sévère : 190 habitants, soit une perte de 18 % par rapport à 1891, et une perte de 63 habitants en 10 ans, soit un quart.
L’explication de ce phénomène de dépopulation semble pouvoir être trouvée dans la crise du phylloxéra : apparu dans la région peu avant 1880, le parasite fut fatal au vignoble, réduisant à la misère, et donc à l’émigration vers les villes, une grande partie des viticulteurs et de leur famille.