La taille royale au XVIIIe siècle
Au XVIIIe siècle, les habitants de Savigny le Sec, comme tous ceux du royaume, sont assujettis à de multiples impôts, dont le principal est la taille royale. Il s’agit d’un impôt direct, perçu chaque année, dont l’objet était à l’origine de contribuer aux dépenses militaires de l’Etat, levé sur ceux qui ne sont pas astreints à un service militaire, c’est à dire les roturiers. Le Clergé et la Noblesse en sont exemptés, le premier parce que la chose militaire est incompatible avec son état, la seconde parce que ses membres exercent ou sont sensés exercer des emplois militaires. Mais sont aussi parvenus à être dispensés de taille certains roturiers « privilégiés », bien plus nombreux que les clercs et les nobles, au motif qu’ils assurent un service public, judiciaire ou administratif.
A Savigny, communauté rurale, il n’y a aucun officier privilégié, aucun noble, et un seul ecclésiastique, le vicaire du curé de Norges, résidant le plus souvent dans ce village. Tous les habitants sont donc contribuables.
Village de Bourgogne, Savigny le Sec relève du régime fiscal des Pays d’Etat : le montant de l’impôt est déterminé chaque année par les Elus des Etats de Bourgogne, institution héritée de la période ducale, vestige d’une certaine liberté à l’égard du pouvoir royal.
Ces Elus ne sont pas désignés par le suffrage ; ils émanent des Etats, assemblée réunie tous les trois ans, composée de représentants des trois Ordres, Clergé, Noblesse et Tiers Etat. Ce dernier est représenté par les maires des principales villes de la province, d’ailleurs nommés par les Etats eux- mêmes. On voit donc que les populations rurales n’ont aucune prise sur le montant de leur contribution.
Partant du principe qu’il faut des rentrées financières certaines et une perception peu coûteuse, le roi a mis en place un système des plus simples. Le calcul de l’impôt n’est pas fait comme aujourd’hui en pourcentage des revenus des contribuables. Il s’agit d’un système par répartition : on détermine dans un premier temps les besoins totaux du Trésor royal, puis on en répartit la charge entre les Provinces, la Bourgogne conservant une certaine faculté de négocier sa quote-part en raison de son rattachement tardif à la Couronne.
Une fois que les Etats ont déterminé la somme totale à remettre dans les caisses royales, les Elus en répartissent la charge entre les différentes « collectes » qui composent la Province, en fonction de la richesse qu’ils supposent à chacune. Savigny le Sec, village groupé, constitue une collecte unique.
Au début de chaque année, le syndic de la communauté, élu par les habitants du village regroupés en « communauté » pour les représenter et servir d’interlocuteur aux autorités, reçoit des Elus un « brevet de taille » qui contient la somme à lever dans la collecte.
Le syndic convoque alors les habitants au son de cloche : l’assemblée se réunit à la porte de l’église, sous le porche s’il y en a, ou sous un vieil arbre qui est l’ornement du cimetière. Chaque chef de famille, homme ou femme, dispose d’une voix. En réalité, ce sont les principaux habitants qui prennent part à cette assemblée : ils font, selon l’expression du temps, la plus grande et saine partie des habitans dudit lieu. Connaissance prise de la somme à se répartir, ils procèdent à l’élection des « asséeurs » et du « collecteur ». Il n’y a pas véritablement de candidat pour remplir ces fonctions. C’est une corvée à laquelle chacun se soumet à son tour, ne pouvant s’y soustraire en cas d’élection. Le rôle des asséeurs, au nombre habituel de trois, est de fixer le montant d’impôt de chacun des contribuables, la « cote » et celui du collecteur, d’aller chercher au domicile de chaque taillable, par « quartier », c’est à dire par trimestre, le quart de la somme assignée par la cote inscrite sur le « rôle », liste écrite des assujettis mentionnant l’impôt fixé à chacun d’eux, établie par les asséeurs.
Ce système est très économique pour le pouvoir, puisqu’il n’a pas à rémunérer les asséeurs et le percepteur occasionnel. Un défraiement leur est versé par les taillables eux-mêmes, ou encore ils bénéficient d’un dégrèvement partiel, ce qui revient au même, la contrepartie de cette réduction étant alors répartie entre le reste des habitants.
Il présente aussi l’avantage que le collecteur est personnellement redevable de l’imposition envers le receveur des tailles : si ses concitoyens ne paient pas, c’est lui qui sera poursuivi sur ses biens, et s’il ne peut payer, incarcéré. La fonction de collecteur est redoutée et les plus riches tentent d’y échapper.
La taille est dite, dans la moitié Nord du royaume, personnelle. Alors que dans le Midi, le montant de cet impôt est déterminé en fonction de la superficie des terres possédées par chaque contribuable. Elle est fonction, dans la partie septentrionale, des facultés, réelles ou supposées, des assujettis.
Il appartient donc aux asséeurs d’estimer quelle part de la somme à répartir, chaque contribuable peut supporter, le fort portant le faible. On voit donc le côté très subjectif de ce mode de répartition. Malheur à celui qui paraît plus riche qu’il ne l’est : sa forfanterie risque d’inciter les asséeurs à alourdir sa cote. Chacun tente donc de dissimuler les signes extérieurs d’aisance.
On pense, sous l’Ancien Régime, que les personnes les plus capables de connaître, dans un village, la fortune et les revenus d’un contribuable sont encore ses concitoyens et que le système électoral constitue une garantie contre l’arbitraire. Un asséeur ne prend pas le risque de surtaxer un de ses concitoyens s’il sait que celui-ci est susceptible d’être désigné, l’année suivante, pour déterminer le montant de son impôt.
Lorsqu’on examine les « rôles de taille », de Savigny entre 1687 et 1789, on constate que les habitants ont parfaitement joué le jeu de la démocratie et qu’il existe une rotation réelle des asséeurs. On constate aussi que parmi les trois asséeurs, il y a parfois un nouveau contribuable, jeune marié ou nouvel arrivé dans la communauté : cette fonction a donc aussi un rôle intégrateur dans le groupe.
Les asséeurs effectuent un circuit dans la localité, généralement selon un itinéraire immuable. Ils vont de porte en porte, d’huis en huis, identifier les « feux » composants le village. Un feu réunit les personnes vivant sous le même toit : parents et enfants, même majeurs, anciens vivants au domicile de leurs enfants, domestiques. Ce sont les feux et non les personnes qui sont imposés. Seuls les individus domiciliés dans la collecte sont imposés, les autres, propriétaires résidant ailleurs ou manouvriers exerçant sur plusieurs villages au cours d’une année, ne le sont pas. Il convient donc pour les asséeurs d’identifier qui est couchant et levant dans le village. Pour déterminer le montant de chaque cote, les asséeurs se fondent sur les chiffres d’imposition des années précédentes : lorsque ni les ressources supposées du feu, ni le montant de la somme à répartir n’ont varié, la cote reste stable. Ainsi par exemple Aignan Bernot paye 22 livres 15 sols en 1720, 27 livres 15 sols en 1725, 25 livres 2 sols en 1730, 23 livres 5 sols en 1735, 21 livres 5 sols en 1740 ; il meurt en 1743 ; son fils Jean Louis Bernot lui succède : en 1745 il paye 24 livres 8 sols. Ceci montre que sur un quart de siècle, l’impôt d’une famille est peu fluctuant.
En revanche, l’impôt de chacun peut s’alourdir, même lorsque le brevet n’augmente pas, si le nombre de contribuables diminue, puisque la somme est globalement imposée. Certains jouent de cette menace : ce sont les riches marchands qui, à la différence des laboureurs, peuvent aisément se transporter dans un village voisin, après avoir au besoin négocié avec les habitants de celui-ci le montant de leur cote. Par exemple, le déménagement d’un contribuable payant 40 livres par an, a pour conséquence que les habitants restants devront se répartir cette somme en sus de leur cote habituelle, puisque l’impôt est dû solidairement et qu’il est très difficile d’obtenir des Elus une « modération ». En conséquence, les plus riches des habitants parviennent à ne payer qu’une taille réduite par rapport à leurs facultés, tandis que les classes moyennes, pour peu qu’elles soient solvables, en supportent la plus grande part. Les plus pauvres ne sont pas épargnés et l’on voit jusqu’aux mendiants être assujettis : en 1770 la veuve Limbardet, Marthe Coquet et la veuve Monnot, toutes trois mendiantes, paient respectivement 5 livres 12 sols, 5 livres 6 sols et 7 livres 18 sols, étant rappelé que le salaire journalier d’une femme est d’environ 10 sols (1/2 livre).
L’amplitude du montant des contributions est assez resserrée : toujours en 1770, le plus lourdement imposé est un laboureur propriétaire qui paie 40 livres, les autres laboureurs payant entre 16 et 39 livres. Viennent ensuite les vignerons, 11 à 17 livres, puis les manouvriers, 8 à 12 livres. Les artisans se situent dans la tranche basse des contribuables : charpentier, 11 livres, maréchal, 10 livres, couvreur, 11 livres. Le recteur d’école ne paie que 9 livres, il est vrai qu’il est ménagé, compte tenu des services qu’il rend à la communauté.
Il est bien évident que le plus riche des habitants n’a pas un revenu limité à quatre ou cinq fois celui d’un simple ouvrier agricole et que l’impôt est en fait dégressif à partir d’un certain niveau d’aisance et donc d’influence, dans un monde aussi resserré qu’un village de quarante cinq foyers.
Si l’on rapporte le poids des contributions aux avoirs en capital des contribuables, la différence de traitement est patente : en 1747 les revenus fonciers du plus gros propriétaire de Savigny sont évalués à 652 livres, sa part de taille est de 35 livres, soit 5,36 % et son imposition directe totale est de 108 livres et demie, soit 16,6 % des ces revenus et moins de 1% de la valeur de son capital, évalué à plus de 10000 livres. La même année un autre gros propriétaire, tirant 182 livres de ses biens paie au titre de la taille 24,8 livres, soit 13,3 % et le cumul de son impôt direct atteint 40 livres 13 sols, soit 22,3 % de ses ressources en capital. François Prétot, qualifié vigneron propriétaire, ne tire que 11 livres et demie de son bien et doit louer le reste des vignes qu’il cultive ; il supporte 12 livres d’impôt au total. La veuve Grifon, qui ne possède qu’un journal de vigne et une rente annuelle de 7 livres, soit au total un revenu hors salaire de 11 livres 7 sols, paie 9 livres 8 sols de taille, à laquelle doivent s’ajouter les autres impôts directs : la capitation (2 livres 5 sols en 1755) et le Dixième (1 livre 17 sols 6 deniers). Le total de ces seules contributions, 13 livres et demie, dépasse donc ses revenus de son capital.
On ne doit pas perdre de vue que l’idée selon laquelle l’impôt est un moyen de corriger les inégalités sociales est totalement étrangère à l’esprit de l’époque. Certains pensent qu’en taxant plus légèrement les hauts revenus, on encourage le dynamisme des plus entreprenants et donc on contribue à la prospérité générale du Royaume.
Parfois l’injustice est trop pesante mais les asséeurs ne prennent pas le risque d’alourdir de leur propre chef la cote d’un contribuable aisé, qui ne manquerait pas d’objecter que ses facultés n’ont pas évolué depuis les exercices précédents, de sorte que rien ne justifie une modification de sa quote-part dans la contribution collective. Il pourrait engager, pour être déchargé, une action judiciaire en « surtaux » dont l’issue pourrait lui être favorable et qui serait source de frais judiciaires restant à la charge de la communauté. Ils s’adressent donc aux Elus afin de les suplier de le vouloir de leur office cotiser à la décharge de la communauté. Par cette procédure de « cote d’office », le montant de l’imposition est fixé directement par les Elus, de sorte que le contribuable ne peut le contester. A Savigny, un seul contribuable a fait l’objet d’une cote d’office, le sieur Pierre Contausset, dont l’impôt qui variait entre 50 et 70 livres annuellement de 1713 à 1724, avec des variations de près de 10 livres chaque année, est fixé à 90 livres en 1725, ramené à 80 livres l’année suivante puis porté à 90 livres la troisième année. Ensuite ce contribuable rentre dans le droit commun et obtient des asséeurs une diminution continue de sa quote-part, qui tombe à 72 livres en 1728, 61 livres en 1730, 54 livres en 1734, 42 livres en 1737, 35 livres en 1743. En 1747, la population se résout à nouveau à présenter requête aux Elus, et, s’étant assemblée au son de la cloche et à la manière accoutumée y étant convoquée par ses procureurs en exercice, a délibéré de suplier Nosseigneurs les Elus Généraux des Etats de Bourgogne de cotiser d’office le Sr Contausset marchand, habitant de leur communauté, attendu qu’il possède presque le quart des fonds composant le finage et territoire dudit Savigny. Cette fois ci, la démarche n’est pas suivie d’effet. En 1748, le Sr Contausset paie toujours 35 livres, sur un total de 710 livres, c’est à dire qu’il contribue seulement à concurrence d’environ 5 % à l’impôt total.
Le poids seul de l’habitude permet-il d’expliquer comment un système aussi inégalitaire et arbitraire a pu subsister jusqu’à la Révolution ? Il est certain que la société d’Ancien Régime est une société sans égalité. Au sein même du Tiers-Etat un grand nombre des roturiers privilégiés sont dispensé de taille, de sorte que l’inégalité des populations devant l’impôt doit avoir été vécue comme une fatalité parmi d’autres. Mais on constate également que le poids global de la taille au cours du XVIIIe siècle connaît une période d’allégement. En 1700, les contribuables de Savigny paient au total 552 livres; en 1705, 670 livres; en 1710, 781 livres et 1101 livres en 1712. Ensuite une baisse se produit: 834 livres en 1713, 700 livres en 172, 728 livres en 1730, 510 livres en 1742. Ce montant progresse ensuite: 682 livres en 1750; 872 livres en 1760; 886 livres en 1770; 1308 livres en 1780 et 1285 en 1789. Il faut donc attendre la dernière décennie de la Monarchie pour que l’impôt soit nominalement aussi lourd qu’à la fin du règne de Louis XIV. Il convient de corriger ces chiffres de deux données: la première est qu’à la veille de la Révolution il y a 55 foyers à Savigny, contre 39 en 1700 soit une augmentation de 70%, ce qui réduit la contribution de chacun, la seconde étant qu’au cours du siècle, les progrès de l’agriculture, l’amélioration des voies de communication, l’absence de guerres sur le territoire ont entraîné une sensible augmentation du niveau de vie et donc rendu moins insupportable la fiscalité directe.
Avec la Révolution et les régimes suivants, la taille est remplacée par des impositions frappant tous les habitants, assises sur des données objectives : propriété foncière, valeur locative des immeubles, nombre des portes et fenêtres. Ainsi prend fin un système archaïque et inéquitable.
Sources: Archives départementales de la Côte d’Or(C 4957 bis, C 6078, minutes de Me Mathieu, notaire à Messigny ; Albert BABEAU, le village sous l’ancien régime, Paris 1891)
Benoît de CHARRY
Chaque recensement a donné lieu à la rédaction de documents, précieusement conservés, et dont la lecture nous éclaire sur ce que pouvait être la vie de nos prédécesseurs à Savigny le Sec : en effet, au-delà des éléments purement statistiques, c’est la vie quotidienne des habitants qui transparaît. Les périodes de paix et de prospérité se traduisent par une augmentation de la population. Au contraire, les « Trois cavaliers de l’Apocalypse » : la guerre, la peste et la famine déciment les habitants.
Les cherches de feux
Jusqu’à la Révolution, les dénombrements de population se firent sous forme de recensements des « feux », ce que nous appelons aujourd’hui foyers fiscaux : la comptabilisation des ces « feux », quel que soit le nombre de personnes qui les composaient, suffisait à donner une idée assez précise de la faculté contributive de chaque localité.
Pour les XIVe, XVe et XVIIe siècles, on dispose pour Savigny des comptes rendus des visites faites pour dénombrer les « feux », appelées « cerches de feux » puis « cherches de feux ».
Les enquêteurs s’attachaient à déterminer le nombre de foyers de chaque village, puis ils les ventilaient suivant leur solvabilité.
Les « cherches » sont conservées aux Archives départementales de la Côte d’Or, en série judiciaire B. Certaines d’entre elles sont nominatives et permettent d’identifier chaque chef de famille.
Le nombre de feux, qui oscille entre 33 et 40 au XIVe siècle, diminue ensuite assez sensiblement jusque vers 1433, où il atteint un étiage de 12, pour remonter ensuite à 22-25 dans la seconde moitié du XVe siècle.
Par ailleurs le nombre de solvables s’effondre parallèlement à la baisse de la population, ce qui peut sembler paradoxal. En effet on pourrait croire que dans un village agricole comme Savigny, moins il y a d’exploitants pour un territoire donné, plus la superficie cultivée par chacun d’entre eux, et donc son revenu, augmente.
Si ce n’est pas le cas, c’est que le XVe siècle est un siècle d’épidémies et de guerres. Les Routiers en particulier, mercenaires rendus à la vie civile, dévastent le pays entre 1422 et 1435. La paupérisation est générale : les agriculteurs ne parviennent pas à vendre leurs récoltes.
Pour le XVIe siècle, on manque de données.
Il subsiste, pour le XVIIe siècle, six cherches bien réparties au cours de la période, ainsi qu’une grande étude statistique ordonnée sous Louis XIV.
En 1610 les renseignements recueillis sont plus complets qu’au XVe siècle : le village comprend deux rues. La rue d’Amont compte 16 feux, et la rue Basse 14 ; sur les 30 chefs de famille 9 sont laboureurs et 9 autres vignerons ; il y a un varlet, un marillier (1), quatre rentiers (2) et six veuves. L’enquêteur note que le village est si pauvre qu’il n’a pas nommé de collecteur pour percevoir la taille, et que tous les biens communaux ont été vendus pour payer les dettes (3).
En 1624 il semble n’y avoir que 26 feux (4).
En 1635, on compte 35 feux, tous laboureurs, vignerons et manouvriers et la communauté n’a que quelques broussailles pour communaux. (5).
La cherche de feux de 1645 révèle les ravages de la guerre : le village ne compte plus que 24 feux, et 5 charrues (6) ; trois gros contribuables sont partis (7). L’enquêteur note :
« le village a été saccagé par la garnison de La Motte et par ceux de Comté plusieurs fois qui emmenèrent tout le bétail et plusieurs prisonniers auxquels ils ont fait payer grosse rançon ».
Il n’y a pas de communaux, sinon quelques terres en chaumes et bois de chauffage, le village est sur le grand chemin d’Is sur Tille, sans prairie ni rivière, la terre est d’un petit rapport et ne rend que deux mesures par journal au plus (9) ; il y a 22 maisons habitées et autant de ruinées et démolies. (9)
Rappelons que la région a été le théâtre de la Guerre de Dix ans, commencée en 1636 ; les armées de Gallas et de Weimar parcourent les campagnes et les ravagent : en 1637-1638 les habitants obtiennent une décharge d’impositions, le village, comme plusieurs de ses voisins, ayant été incendié. Vers 1642 un détachement venu de Gray saccage Savigny après avoir fait une incursion jusqu’à Asnières. Une accalmie revient après la trêve de 1642, mais les soldats cantonnés à La Mothe, place forte lorraine, continuent à lancer des raids dans la région.
Le 11 octobre 1657 Savigny compte 30 feux. Il y a 8 laboureurs qui font demie-charrue, et dont 5 sont rentiers d’habitants de Dijon ; les autres ont leur bétail leur appartenant ; quelques habitants ont des terres et des vignes et le tiers des maisons leur appartient ; les autres tiennent leur bétail en commande ; il n’y a pas de prés ; les vignes donnent du vin de tous grains ; le lieu est assis en un lieu plain au bas de deux petites montagnes ; les maisons, bâties en pierres et couvertes de laves, sont en assez bon état « fors quelques-unes unes qui sont étançonnées » il y en a quantité d’autres qui sont ruinées ; les habitants se plaignent des gens de guerre qui souvent y viennent à cause du passage de Dijon à Is sur Tille. (10)
Le 20 mai 1666, l’intendant BOUCHU, qui représente en Bourgogne l’administration royale, fait procéder à une grande enquête statistique : on y apprend que Savigny compte alors 45 à 50 maisons dont 35 habitées et en état de l’être, « le reste abbatues et ruynées ». Parmi ces 35 habitants on compte un « M° d’escholle », 4 femmes veuves , un pâtre et un berger.
Quant à leurs revenus, il y a un riche et 4 « commodes », ainsi qu’un rentier. La communauté doit entretenir l’église, ainsi que la maison curiale, et payer 12 livres au maistre d’escholle pour servir à l’église, avec son logement dans la maison curiale, « attendu que le curé fait sa résidence à Norges la Ville »
La dernière cherche de feux eut lieu le 11 octobre 1680 : on y compte 37 foyers, dont 7 veuves ; sur les 6 charrues du village, 4 appartiennent à la veuve Contausset du lieu, une à un autre habitant, et la dernière à un habitant de Dijon, qui a des héritages et bâtiments. Les autres contribuables ne sont que métayers, vignerons et journaliers ; les maisons toutes bâties de pierre, couvertes de laves, sont en assez bon état, mais l’église menace de chuter s’il n’y ait remédié, « pour quoi faire les habitants n’ont aucun deniers », et de plus ils sont accablés journellement des passages des gens de guerre (11).
La synthèse des renseignements collectés au cours du XVIIe siècle permet de constater l’état de désolation causé par la guerre, dont le village se remet très lentement ; en 1680 il y a moins de foyers que 300 ans plus tôt (37 contre 40), ce qui traduit la stagnation numérique de la population.
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Les rôles de taille
A partir de la fin du XVIIe siècle, la levée de l’impôt s’organise de façon plus méthodique, et il fut établi chaque année un rôle sur lequel furent consignés le nom et parfois la profession de chaque contribuable. Ce relevé annuel rendait inutile les cherches périodiques.
On conserve les rôles de 1687, 1691 et 1692, 1698, 1700, 1702, ainsi que tous ceux de 1705 à 1789, sauf 1723. (12)
Si l’on suit l’évolution de la population de 10 ans en 10 ans, en 1691 on recense 44 feux, en 1700 la population baisse à 39 feux, en 1710 il y a 46 feux, en 1720 on compte 44 feux, en 1730 on passe à 46 feux, en 1740 on dénombre 51 feux, en 1750 on tombe à 46 feux, en 1760 on remonte à 54 feux, en 1770 on retombe à 46 feux, en 1780 on atteint 59 feux.
L’année de la Révolution, Savigny compte 55 feux. On constate qu’après être resté en dessous de quarante du XVe au XVIIe siècle, le nombre de feux a tendance à s’accroître au XVIIIe : la moyenne de 1700 à 1725 est de 46 ; elle passe à 48 de 1726 à 1750, puis à 50 de 1751 à 1775 et atteint 56,5 de 1776 à 1789.
Pour convertir en nombre de personnes le nombre de feux, on peut se servir des indications données par Courtépée, dans sa description du Duché de Bourgogne, rédigée vers 1775 : il signale que Savigny totalise 142 communiants, or la même année la paroisse compte 53 feux. On peut en déduire qu’un feu est composé de 2, 68 adultes et grands enfants.
On peut aussi se reporter au « Dénombrement du duché de Bourgogne » réalisé en 1786, imprimé en 1790 (13) qui recense 222 habitants pour 56 foyers, soit 3, 96 personnes par famille. Si on retire les 83 enfants de 15 ans au plus que compte le village, un foyer regroupe 2,48 adultes.
Il n’est pas facile de déterminer la répartition professionnelle des habitants. En effet l’activité des contribuables n’est plus indiquée de 1725 à 1755. De plus celle qui figure dans les rôles des autres périodes est sujette à caution : d’une part les assujettis s’attachent à ne pas mettre en avant une situation trop florissante, de peur d’être plus lourdement imposés, d’où un nombre de mendiants élevé, et d’autre part beaucoup d’habitants exercent, en sus de leurs activités agricoles, un métier secondaire.
En 1691, 14 chefs de famille sont vignerons, soit 33 %, 11 rentiers, soit 23,5 %, 2 amodiateurs (13), 2 pâtres, 1 marchand, 1 servante, 1 manouvrier, deux autres « réduits à leurs journées », 1 veuve estropiée d’une jambe, et 7 réduits à la pauvreté ou à l’aumône.
En 1700, il y a toujours 14 vignerons et 2 gardes du bétail ; en revanche 2 habitants seulement sont qualifiés rentiers, et de nombreux autres sont désignés comme exerçant une profession commerciale ou artisanale [3 hôtes (14), 1 maçon, 1 fornier (15), 1 tonnelier, 1 tissier en toile (16)] ; 2 seulement sont mendiants ;
En 1710 les vignerons constituent toujours la catégorie la plus représentée : 19, soit 38 % des habitants, viennent ensuite les laboureurs et les rentiers, 7 soit 14 %, enfin les manouvriers et les mendiants, 10 soit 20 % ; les autres sont tissier en toile, savetier, charretier, cabaretier, recteur d’école (17), ou fermier seigneurial (18).
En 1720 il y a 35 % de vignerons, 17 % de laboureurs et de rentiers et 33 % de manouvriers, journaliers, pâtres et mendiants ; on ne relève plus que deux artisans : savetier chaufournier (19), et un recteur d’école.
En 1760 les vignerons représentent 40 % de la population, les laboureurs 16 % ; les manouvriers et les veuves sont 28 % ; on ne mentionne plus de mendiants ; le nombre d’artisans a augmenté et les professions se sont diversifiées ; charpentier, tissier, chaufournier, maréchal, couvreur en laves, pâtre et boulanger.
La répartition est identique en 1770 : 40 % de vignerons, 17 % de laboureurs, 29 % de manœuvres, veuves et mendiants ; le boulanger et le tissier ont disparu. Un habitant vivant de ses biens est qualifié bourgeois.
En 1780 les vignerons forment 33 % de la population, et les laboureurs passent à 23 % ; les manouvriers, pâtres et gardes font le quart des habitants ; le nombre des bourgeois s’élève à 3 ; il y a aussi 1 maréchal, 2 aubergistes, 1 cordonnier et 1 fournier ; le fermier du seigneur et le recteur d’école subsistent.
En 1789 il ne reste plus qu’un bourgeois ; les laboureurs, au nombre de 12 ( 22 %) et les vignerons de 20 (36 %) continuent de former le gros de la population ; 13 manouvriers (23,6%) et 9 « gens de métier » (2 aubergistes, 1 maréchal-ferrant, 1 tonnelier, 1 cordonnier, 1 fournier), 1 garde, 1 pâtre et un berger complètent le tableau.
Pour autant que ces chiffres puissent être interprétés, il apparaît qu’au XVIIIe siècle l’activité économique de Savigny est essentiellement agricole, avec une prédominance viticole ; les quelques artisans répondent à des besoins locaux ; la position du village en bordure de la route de Dijon à Is sur Tille, si néfaste au siècle précédent car empruntée par les « gens de guerre » explique la présence de plusieurs auberges. Un certain enrichissement a dû se produire, puisqu’à la veille de la Révolution, un à trois habitants vivent de leurs rentes et le ratio laboureurs/ vignerons augmente, étant observé que les premiers semblent plus à leur aise que les seconds. Un quart toutefois de la population demeure dans la précarité : le nombre des manouvriers s’élève : 6 en 1760, 7 dix ans plus tard, 11 en 1780 et 13 en 1789.
En 1746, afin d’établir l’assiette de l’impôt du Dixième, trois contribuables furent chargés de recenser les propriétaires fonciers possédant des biens à Savigny.
De leur enquête il ressort que la superficie labourable est de 660 journaux, cultivés selon le système de l’assolement triennal : 220 journaux en « blés conseaux » (20), la plus grande partie en seigle, 220 journaux en « carême » (21), la plus grande partie en avoine, et 220 journaux en « sombre » (22) ; il y a 80 journaux de vignes, de très petit rapport, des broussailles que l’on nomme bois, et quelques maisons louées. Bien évidemment les contribuables ont dénigré le terroir, de crainte d’être lourdement taxés ; il y a 46 propriétaires, mais plus de la moitié sont des « forains », c’est à dire qu’ils n’habitent pas Savigny.
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La Révolution et le XIXe siècle
Au cours de cette période, on revint au système des recensements périodiques, en sus des rôles des contributions directes. Ces recensements se font non plus par feux, mais par tête.
En 1790 Savigny totalise 219 « âmes » qui se décomposent en 44 hommes, 48 femmes, 19 garçons, 26 filles (soit 137 adultes) et 82 enfants (23 ).
En l’an IV on recense 158 personnes de plus de 12 ans (24 ).
On conserve pour le XIXe siècle les recensements de l’an VIII et de 1806 puis ceux quinquennaux établis de 1836 à 1896 (25).
De 233 habitants en l’an VIII, le nombre tombe à 210 en 1820, remonte à 261 en 1851, baisse à nouveau jusqu’en 1872 (221 recensés), varie enfin jusqu’à 1891 avec une pointe à 253 en 1886.
Le recensement de 1896 accuse une chute sévère : 190 habitants, soit une perte de 18 % par rapport à 1891, et une perte de 63 habitants en 10 ans, soit un quart.
L’explication de ce phénomène de dépopulation semble pouvoir être trouvée dans la crise du phylloxéra : apparu dans la région peu avant 1880, le parasite fut fatal au vignoble, réduisant à la misère, et donc à l’émigration vers les villes, une grande partie des viticulteurs et de leur famille.